BUENAVENTURA-  TRISTES TROPIQUES

TRISTES TROPIQUES

Buenaventura, quartier de las Piedras. Devant une maison faite de planches et de tôles d’où s’échappe du reggeaton, une dizaine de jeunes entre 15 et 20 ans tuent le temps.

La maison c’est celle de El Gatillo - la gachette, un chef de secteur de la Empresa, l’une des deux principales bandes criminelles qui sévissent à Buenaventura. À lui seul, il représente un concentré de l’histoire violente du pays. Enrôlé par la guérilla FARC alors qu’il n’a que 14 ans, puis démobilisé en bénéficiant du soutien du gouvernement colombien, il réintègre la vie civile et se retrouve rapidement confronté à la misère de Buenaventura. Dans la moiteur tropicale ambiante, pistolet à la main il raconte :

« Je viens du bario las Piedras, je vis ici depuis longtemps. Tous les gamins qui grandissent ici finissent par vriller. On assassine çà et là, on exécute les ordres de nos supérieurs, s’ils nous disent “il faut buter cette famille“ on doit le faire. Peu importe qui et peu importe où, on doit le faire car c’est comme ça que ça se passe ici, si tu refuses, la même organisation qui t’a envoyé assassiner, t’enverra quelqu’un pour te buter. »

Tout le paradoxe est là : Buenaventura est à la fois le poumon économique de Colombie et l’une des villes avec le plus fort taux d’homicide. Tous les acteurs s’accordent pour dire que le potentiel de cette ville portuaire est exceptionnel, le fret maritime est en progression constante et au niveau du tourisme Buenaventura a de solides arguments: site de reproduction des baleines, nature luxuriante, plages de sable noir, etc…

Mais l’histoire est tenace. Sous contrôle de la guérilla dans les années 90, la région de Buenaventura fut le théâtre aux débuts des années 2000 d’affrontements entre paramilitaires d’extrême-droite et guérilleros marxistes. Les miliciens finirent par prendre le dessus sur la guérilla dans cette zone avec la coopération passive de l’armée nationale.
A l’origine, ces miliciens, plus proches de mercenaires que de soldats motivés par des idéaux, se sont constitués pour contrer la guérilla et défendre les grands propriétaires terriens, qui souvent étaient aussi des narco-trafiquants. La situation a rapidement dégénéré en une guerred’influence dont les principales victimes ont été les populations civiles et rurales. Ces milices sont devenues un problème en soi tout aussi important que la guérilla. A leur apogée les milices comptaient près de 35 000 hommes et l’Etat à dû imposer leur démobilisation pour éviter que le plus vieux conflit du continent américain ne dégénère encore plus.

« Mal pensé, mal conçu et mal appliqué, le processus de négociation pour la démobilisation des membres des milices paramilitaires engagé par le gouvernement n’a touché ni les structures ni les réseaux criminels, ni les biens des milices paramilitaires » explique José Miguel Vivanco, Directeur de Human’s Right Watch pour l’Amérique Latine. La reconversion en gangs criminels n’en a été que plus facile.

Au final, de nombreux gangsters ont profité de la clémence de l’Etat colombien en se faisant passer pour des miliciens afin de profiter des peines allégées et presque aussitôt sortis de prison, ils ont repris leurs activités hors-la-loi ou s’y sont convertis. El Gatillo, lui aussi est un Desmovilizado - un démobilisé, c’est le titre donné aux ex guérilleros ou ex paramilitaires qui ont rendu les armes. Dans son cas cela n’a pas duré bien longtemps, il a rejoint un gang quelques mois après.
Les milices de paramilitaires, après leur dissolution imposée par l’Etat, accouchèrent des BACRIM- des bandes criminelles qui sévissent dans certaines régions de Colombie. Parmi-elles la Empresa et los Urabeños, deux groupes criminels rivaux qui s'affrontent pour le contrôle de territoires a Buenaventura. Le peu d’idéologie politique qui existait au départ a désormais complètement disparu.


A Buenaventura, si les Bacrim prospèrent, c’est que cette ville est un centre névralgique pour le transit de la drogue. Toute la ville est tournée vers l’activité portuaire et les échanges commerciaux. Immanquablement la drogue fait partie de ces échanges. Les relations entre les Farc (et l’ELN - la deuxième guérilla du pays) et les narco-trafiquants sont très étroites. Les uns assurent l’acheminement de la drogue depuis la jungle contre rémunération qui permet de financer la guerre qu’ils mènent contre l’Etat Colombien. Les Bacrim, plutôt urbaines par opposition à la guérilla, sont elles sollicitées (souvent par les guérilleros directement)pour un appui logistique pour faire transiter la drogue depuis un milieu urbain vers l’international.


Les montants d’argent généré par le trafic de drogue à Buenaventura sont considérables et expliquent en grande partie la violence qui y règne. Le tauxde chômage est de 65% et beaucoup des habitants de Buenaventura vivent sous le seuil de pauvreté dans des maisons sur pilotis faites de matériaux de récupération sans eaux courante.  Les richesses de Buenaventura ne font que transiter dans ce port et renforcent le sentiment de frustration et d’injustice de la population locale. Il suffit de regarder la ville depuis la mer pour se rendre compte de la différence entre le développement portuaire et l’abandon de la zone de Bara Mar, ou se trouve le quartier d’ El Gatillo.
Les habitants de San José, quartier historique de Buenaventura, en sont bien conscients. Danilo, un vieux pêcheur installé ici depuis trois générations raconte : «l’État n’a jamais investi le moindre peso ici! tout a été créé par nous! les quelques câbles électriques c’est nous, la communauté de San Ju (surnom donné au quartier de San José NDLA) qui les avons achetés et reliés au réseau électrique. Depuis que le quartier existe, nous n’avons jamais pu bénéficier de l’accès à l’eau! ». Le seul point d’eau pour plus de 80 familles et un mince filet d’eau à l’entrée de la zone normalement destinée aux pêcheurs, et l’eau n’est accessible que deux heures par jours.

Les Bacrims profitent de cette situation sociale et de la précarité pour attirer de nouvelles recrues.
El Gatillo, chef local de la Empresa, torse nu et tatouages religieux apparents vérifie que son pistolet six coups est bien chargé. Il raconte l’organisation de la criminalité dans sa ville:

« Nous sommes financés par des organisations plus importantes qui ne sont pas présentes sur place… officiellement. On peut dire que l’argent qu’on touche vient des FARCs. D’autres gens s’occupent de nous transmettre les ordres, on ne connaît pas leur nom, on les appelle « commandeur » ou « grand-père ».  Ces gens ont le même passé que le nôtre, souvent ils ont commencé comme petites mains comme nous. Moi par exemple, je reçois 7 millions de pesos que je dois distribuer à mes hommes, je leur donne entre 400 000 et 500 000 pesos chacun et c’est comme ça qu’on gagne notre vie. Ils nous fournissent également les armes pour être opérationnels dès qu’ils ont besoin de nous . »

Le contrôle du territoire, en plus de permettre d'avoir la mainmise sur le trafic de la drogue, permet aussi d'exiger la vacuna - une taxe mafieuse qui s'applique à tout et à tous : pour passer d'un quartier à un autre, pour exercer un métier, pour importer ou exporter des produits, etc. La situation est telle qu'il existe des frontières invisibles que personne n'ose franchir, de peur de se retrouver dans une casa de pique, littéralement des maisons de découpe, où les victimes sont démembrées vivantes. Les membres découpés des victimes sont ensuite jetés à la mer ou dans la mangrove voisine surnommée Isla de Calaveres - l'île aux crânes -  à la vue de tous pour servir d'exemple.


Des habitants ont témoigné avoir entendu des personnes hurler et supplier les assassins pour avoir la vie sauve alors qu’elles étaient découpées vivantes dans les casas de pique au coeur d’un quartier de Baja mar. Les gens savent où se trouvent les maisons de découpe et ils savent qui sont les assassins mais la terreur est absolue et elle prévient de toute velléité d’intervention.  

« Toutes les nuits je rêve des gens que j’ai tués, de toutes les horreurs que j’ai commises, les décapitations à la machette ou à la tronçonneuse alors que la personne est encore vivante et ensuite au trou.
La première fois que j’ai été confronté à la mort c’était à quelques centaines de mètres d’ici. On m’a tiré dans le dos et dans la jambe. Je me suis vu mourir mais je n’ai pas eu peur. Aujourd’hui je n’hésite pas si quelqu’un vient me menacer, je le finirais sans hésitation. Je dois avoir deux carnets entiers rempli des noms de mes victimes, je suis responsable d’un cimetière entier. Honnêtement, au début j’avais peur, mais avec le temps j’ai appris que le sang ne faisait rien. C’est le business, c’est tout, et puis c’est lui ou c’est moi, pas vraiment un choix tu comprends? Les tarifs varient en fonction de qui tu dois buter, si c’est quelqu’un d’important, d’armé, que tu dois le buter chez lui, ça coûte entre un et deux millions de pesos, mais si c’est personne d’important 400 000 pesos (environ 115€), ça fera l’affaire.
Ici ce pourrait être une casa de pique, ici ou sur la terrasse, on pourrait découper quelqu’un et même s’il hurle, un coup de couteau dans l’aorte et c’est fini, ensuite on on transporterait le corps par bateau et on le jetterait à la mer, personne n’en saura rien et la marée l’emportera au large. »

La Brujeria - la sorcellerie - coutume mystique de la côte pacifique de la Colombie, permet également d’expliquer cette pratique : les criminels accordent beaucoup d’importance à ces rituels. Les membres découpés sont utilisés par leurs sorciers pour confectionner des offrandes et des amulettes qui les protégeront des balles des gangs rivaux.

« Moi j’ai une prière que m’a dictée mon Brujo (sorcier) tatouée dans mon dos qui me permet d’échapper à tous ceux qui cherchent à m’atteindre. Mais pour dire la vérité personne ne connait son destin, il n’y a que le type là-haut qui sait quand tu vas mourrir, et moi je crois en ce type. Cette vie qu’on mène est en dehors de toutes les règles et ceux qui mènent cette vie sont de toutes les façons foutus car il y a beaucoup d’armes ici. Je sais bien que je ne vais pas mourrir de ma belle mort, mais c’est comme ça que ça se passe à Buenaventura. Je rêve toujours de quitter ce trou de merde mais en attendant je dois survivre de cette façon. La guerre est présente partout mais ici à Buenaventura ce sont les racines du mal.
Pour le moment, les choses vont un peu mieux, il y a un cessez-le-feu, mais il est fragile car il y a trois ou quatre groupes qui ne le respectent pas. Il y a quelques années la situation était vraiment très mauvaise, aujourd’hui les choses sont plus ou moins calmes mais dès que quelqu’un sera assassiné et n’aurait pas dû l’être, la pause sera terminée. »


Depuis quelques mois la violence a beaucoup baissé à Buenaventura, grâce à la militarisation de la ville en 2014. L’indignation internationale qu’a suscité le rapport publié par Humans Right Watch a poussé les autorités à agir. De nombreux criminels ont été arrêtés et les commanditaires, principalement des FARCs, tentent de faire profil bas en attendant les résultats des négociations sur l’accord de paix qui se tiennent en ce moment à la Havane. Le mois d’octobre 2015 a marqué un record : plus de trente jours consécutifs sans assassinats. Mais les habitants ne croient pas que cela puisse durer éternellement. Les rumeurs vont bon cours au sujet des liens que pourraient entretenir les promoteurs (ou selon certains, les autorités municipales départementales ou même nationales) avec les Bacrim.
Les habitants de Buenaventura restent méfiants sur la situation. Malgré une amélioration notable du quotidien des habitants grâce à l’intervention policière et militaire, le problème des gangsters et de leur influence dans les différents quartiers de Buenaventura est loin d’être résolu. Le racket, les agressions (sexuelles ou non), l’enrôlement forcé des plus jeunes continuent. Le narco-trafic est un cancer. Un criminel est arrêté, les métastases font que trois autres apparaissent pour se disputer sa part du gâteau.

 

 

BUENAVENTURA, TRISTES TROPIQUES

Jeudi, 07 Mai 2015


Orlando, malgré sa petite taille et une silhouette de marathonien, ne craint personne, pas même ceux qui le menacent de mort régulièrement. Leader communautaire de Puente Nayero, quartier de Buenaventura, le principale port de Colombie, c’est à son initiative que le 13 avril dernier, celui-ci fut déclaré zone humanitaire - une tentative pour sortir ce quartier de la violence quotidienne.

En plus de voir transiter plus de 75% des exportations nationales, cette ville détient le record du plus grand nombres d’homicides et de disparitions du pays. Aujourd’hui, la responsabilité de cette violence est portée par les BACRIM : les Bandas Criminales, ex-milices de paramilitaires qui s’affrontent pour le contrôle du territoire et de la route de la drogue. La position géographique de Buenaventura a toujours été convoitée par les différents groupes armés que compte la Colombie.

Le contrôle du territoire, en plus de permettre d'avoir la mainmise sur le trafic de drogue, permet aussi d'exiger la vacuna, une taxe mafieuse qui s'applique à tout et à tous : pour passer d'un quartier à un autre, pour exercer un métier, pour importer ou exporter des produits etc. La situation est telle qu'il existe des frontières invisibles que personne n'ose franchir, de peur de se retrouver dans une casa de pique, littéralement des "maisons de découpe", où les victimes sont démembrées vivantes. Les membres découpés des victimes sont ensuite jetés à la mer ou dans la mangrove voisine, surnommée isla de calaveras ("l'île aux crânes"), à la vue de tous pour servir d'exemple. La brujeria - la sorcellerie, coutume mystique de la côte Pacifique de la Colombie -, proche du Vaudou, permet également d’expliquer cette pratique : les membres ainsi découpés servent souvent à faire des offrandes ou des amulettes pour ne pas être attrapés par la police ou pour être protégés des balles des gangs rivaux. Confrontée à cette peur constante, la population est désemparée et découragée de toute velléité de rébellion contre ce règne de la terreur.

La violence a fini par se banaliser, au point que les enfants jouent à lacasa de pique - une version du chat et de la souris où le chat s’appelle le Diable et où les souris sont amenées à la maison de découpe...

A Puente Nayero, la casa de pique existante a été détruite par son propriétaire fuyant les mauvais souvenirs. Ici, tous entendaient les cris, mais personne n’osait intervenir. 

Orlando ne se laisse pas impressionner par ce quotidien pesant : «je sais où vivent ceux qui me menacent de mort ; il y a des petits bras, des informateurs qui viennent jusque devant chez moi».

Sortir de son quartier est devenu un parcours du combattant : il est obligé de faire des détours absurdes en taxi pour éviter de franchir l'une des fameuses "frontières invisibles". Et même avec ces détours, Orlando reste tendu dans le taxi et scrute tous ceux qu’il croise.

«La violence est une conséquence, nous avons d’importants problèmes sociaux ; ici, l’eau courante n’arrive que de façon très limitée, parfois seulement 3 jours par mois ! Comment peut-on accepter ça quand Buenaventura est entourée par 9 sources d’eau ? Buenaventura est le plus grand port du pays mais la richesse ne fait que passer. Il ne reste rien que la misère et la pauvreté. Au contraire - il ne nous reste que des morts, des enfants orphelins, des mères qui pleurent... voici le déséquilibre qui existe à Buenaventura. A aucun moment, le gouvernement ne s'intéresse à la ville et à ses habitants - seulement à son port.»

L’Etat, après la publication d’un rapport de Human Rights Watch en novembre 2013, a tout de même pris la décision de militariser la ville en mars dernier. D’aucuns y ont vu une manœuvre électorale à l’approche des élections présidentielles, qui ont donné vainqueur le Président sortant Juan Manuel Santos