Cracolandia, le paradis artificiel de Pastor Celio

 

Chemise vert -amende, chaussures noires impeccablement cirées qui défient la poussière et la boue de la favela, un physique de boxeur retraité et une voix de stentor qui force spontanément  le respect. Pastor Celio en impose. Il a 47 ans  et cela fait maintenant 25 ans qu’il est pasteur. Il a également un passé de toxicomane, il s’est drogué pendant 18 ans. “ Ca a commencé par un joint puis rapidement la cocaïne etc., un abysse appelle un autre abysse”. Il m’explique qu’il faut être passé par là pour comprendre, et obtenir la confiance des toxicomanes qu’il aide tous les jours, “on ne peut comprendre les larmes des autres que si l’on a déjà pleuré” raconte-il. Lui a réussi à décrocher grâce à un autre Pasteur et à la religion.

 

Trois ou quatre fois par semaine les toxicomanes hébergés au centre d’accompagnement se retrouvent dans l’église mitoyenne de Pastor Celio. La foi fait partie intégrante de la thérapie de sevrage.

La soirée commence avec des chants et rapidement les prêches s’intensifient, se font de plus en plus bruyantes, sous l’effet d’une transe purificatrice quelques personnes s’écroulent dans une séries de convulsions. Bientôt une dizaine de corps est allongée au sol pendant que d’autres continuent à chanter ou à maudire le diable. Dans ce rituel évangélique, Pastor Celio est aidé par trois ou quatre assistants qui lui permettent de multiplier les exorcismes. Les fidèles attendent leur tour, bras dessus - bras dessous, et continuent de chanter de plus en plus fort avec batteries, guitares et tambourins en soutien, dans une confusion assourdissante pour les non-initiés. La cérémonie se conclue avec un petit verre de jus de raisin (l’alcool n’étant pas le bienvenue dans un centre d’accompagnement pour toxicomanes), sensé représenter le sang du christ.

Ce soir, après cette prêche énergique, Pastor Celio a organisé une distribution de nourriture à Cracolandia. Les chasubles blancs sont enfilés afin d’être identifiés en entrant dans la favela, toujours sous contrôle des dealers (lourdement armés bien entendu). Pastor Celio les connaît bien pour avoir été l’un des leurs. Il a réussi à établir un accord tacite avec eux : à son arrivée, la vente de drogue cesse le temps de la distribution de nourriture.  les voitures sont garées à l’entrée de la favela et le suite se fait à pied avec les marmites de pâtes, la route n’étant plus praticable en voiture. Cracolandia est en réalité un talus qui court sur une étroite bande de terre de 200 mètres de long pour 2 mètres de large, le long de voies ferrées. L’éclairage orange des lampadaires au tungstène accentue le côté surréaliste de la scène, régulièrement balayée par l’éclairage blafard des trains qui passent. Pour accéder à Cracolandia on doit passer par un étroit trou dans un mur, sensé empêcher l'accès aux rails. Dépendante des dealers, la communauté de toxicomanes s’est installée ici depuis plusieurs années, pour être au plus proche de leur source d’approvisionnement. Mais déjà des petits groupes de personnes viennent accueillir le Pastor Celio et la nourriture qu’il apporte avec lui.

Les deux énormes marmites de pâtes sont installées directement sur les voies ferrées et la distribution commence, les habitants de Cracolandia se mettent à faire la queue, spontanément disciplinés, pour recevoir leur portion. Il existe une certaine harmonie sur place, les gens discutent tranquillement. La distribution est interrompue uniquement par les trains qui passent et leurs puissants signaux sonores, qui obligent Celio et les autres personnes qu’il aide à déplacer les marmites à la hâte.

Les Crack- heads sont tantôt indifférents, tantôt intrigués par la présence d’un gringo. C’est maintenant la troisième fois que le photographe retourne à Cracolandia et il sort son appareil photo pour la première fois, ca ne s’y prêtait pas avant, trop tôt, trop voyeur, maintenant ils sont habitués à lui, le "photographe qui ne prend pas de photo". D’aucuns font comprendre qu’ils ne souhaitent pas être photographiés, d’autres, rigolards, viennent spontanément prendre la pause devant l’objectif. D’autres encore viennent se renseigner sur ce que, fait cet étranger à Cracolandia, les rôles sont redistribués, ils sont aussi curieux du photographe que du photographe d’eux. Et enfin il y a les indifférents qui ne lui accordent aucune attention, appareil photo ou non. Ce désintérêt est le signe qu’il attendait pour pouvoir commencer à prendre des photos. Un type, vient spontanément parler d’un voyage qu’il a réalisé il y a quelques années au Pays Basque espagnol, il ne voit pas bien où il veut en venir, il est certainement content d’avoir trouvé une personne qui l’écoute à défaut de le comprendre. Il en  profite pour lui tirer le portrait.

Il essaie tant bien que mal d’expliquer à ceux qui le lui demandent qu’il est ici parce que le Pastor Celio lui a offert la possibilité de le suivre à Cracolandia pour documenter son travail et cet endroit. Une dame d’une quarantaine d’années qui a surpris sa tentative d’explication vient le remercier, il ne comprend pas bien pourquoi. Sa voix est claire et articulée comme son analyse de la situation des toxicomanes aux Brésil. Fernanda explique qu’elle est devenue une laissée-pour-compte dans son propre pays. Les Cariocas, comme les autorités, préfèrent détourner pudiquement le regard. Aujourd’hui seuls des étrangers et quelques bonnes âmes brésiliennes s'intéressent à son sort. Elle le remercie une dernière fois puis s’en va, une assiette de pâte à la main sans dire au revoir, au milieu de ce qui lui a semblé être un début de conversation.

De temps en temps un dealer passe par là, Celio fait signe de baisser l’appareil photo pour éviter toute confusion : on ne photographie pas les dealers.

L’accueil de la coupe du monde de football en 2014 et des Jeux Olympiques en 2016 en plus d’une économie florissante fait que le regard du monde se tourne depuis quelques temps vers le Brésil. Les autorités, à l’instar des cariocas qui font leur jogging le long des plages d’Ipanema ou de Copacabana, sont soucieuses de l’image qu’elle projette.

Depuis quelques mois le statut définissant le consommateur de drogue au Brésil a changé, il est désormais considéré comme un criminel. La loi “Internaçao Compulsoria” ( qui pourrait se traduire par “Internement de sureté”) permet depuis février 2013 d'incarcérer tout toxicomane, les premiers visés sont, bien entendu, les consommateurs de crack, les plus visibles. Cette politique répressive est accompagnée d’une politique de “présence policière” : la politique de pacification. Son avantage incontestable, est qu’elle est bien plus sexy que les interventions du BOPE, le Batalhão de Operações Policiais Especiais, dont le Blason représente un crâne transpercé d’une dague avec en fond deux gros pistolets et dont le film Tropa de Elite a fait la renommée.

“La politique de pacification est une politique superficielle” explique Flavia, une avocate qui a commencé sa carrière dans le social en aidant les plus démunis, en leur fournissant une assistance juridique avant de commencer à défendre de gros bonnets de certaines favelas. C’est également Flavia qui m’a présenté Pastor Celio  avec qui elle travaille régulièrement. “La corruption est présente partout”, poursuit-elle, les policiers croquent sur toutes les ventes de drogues et ces accords entre police et dealer sont quasi officiels. Les UPP - Unitées de Police Pacificatrice- présentes au sein même des favelas, sont la vitrine de la politique de pacification. Le problème, poursuit Flavia, c’est que depuis la mise en place de la politique de Pacification (Officiellement en 2008 mais véritablement effective depuis 2010) la consommation du crack a augmenté de 28 %.

Autre exemple: dans le complexe d’Alemao, le plus grand rassemblement de favelas de Rio, le “commando Vermelho” qui contrôlait cette zone avant l’instauration des UPP, vendait exclusivement de la cocaïne et de l’herbe, aujourd’hui c’est un point de vente réputé de crack...Le criminel-toxicomane se voit poursuivi par la police dans toutes les zones touristiques de Rio, mais en dehors de ces zones la police à des objectifs différents.

Retour à Cracolandia, Celio,  au milieu de la foule pratique des prêches à tour de bras, la main sur la tête de celui qui reçoit sa bénédiction, en récitant des prières.

Pendant la distribution, Lyria vient demander à Celio si elle peut rentrer avec lui au centre d'accueil. Elle ne veut pas passer une nouvelle nuit à Cracolandia. Celio n’accepte pas les femmes dans son centre pour ne pas créer de situations compliquées ou dangereuses pour les femmes elles-mêmes. Il passe des appels à d’autre Pasteurs  et à des amis pour essayer de lui trouver un endroit où passer la nuit.

Elle me dit avoir 17 ans, elle en parait moins, beaucoup moins. Ce soir elle rentrera avec Celio, il lui a trouvé un endroit où dormir.