RUGBY REHAB IN VENEZUELA



REHAB EN OVALIE
 

Tous les ans au Venezuela, l’un des pays les plus violents au monde, a lieu le tournoi Rugby Siete (rugby à sept). Un tournoi unique puisque les organisateurs convient des équipes de prisonniers pour s’affronter dans le près durant une journée sur les trois que durent la compétition.


« Et là il n’y a pas faute?  » Postés tout autour du terrain, kalachnikov en bandoulière, les soldats de la Garde Nationale Bolivarienne - l’armée vénézuélienne - commentent, perplexes, les règles du rugby. Le classement mondial du Venézuela est là pour l’attester : 62ème mondial juste devant le Luxembourg, le rugby reste un sport marginal dans ce pays tropical même s’il connaît un intérêt grandissant depuis quelques années en particulier du coté du rugby à 7et de la ligue féminine. Mais si les militaires ont été déployés en nombre ce jour là sur la pelouse de la Hacienda de Santa Teresa, l’une des rhumerie les plus célèbres du pays, ce n'est pas pour se familiariser avec les règles de ce sport. Sur le terrain évoluent des “privés de liberté” selon la terminologie de la révolution bolivarienne, condamnés pour vols, meurtres, viols ou trafic de drogue et incarcérés dans l’une des prisons du pays.

Aujourd’hui la finale du tournoi inter-carceles de rugby à 7 oppose les prisons de Fenix etde Rodeo 2. Les familles et les amis des détenus sont venus nombreux, bravant un soleil de plomb. Dans les gradins la ferveur est à son comble, même les militaires se prennent au jeu, réagissant au moindre impact avecdes sifflets, des grimaces et des « ufff! ». Mais ceux qui crient le plus fort pour soutenir leur équipe, ce sont incontestablement les matons. Avant le match, ils participent aux échauffements, distribuent la crème chauffante pour préparer les muscles de ceux qui s’apprêtent à rentrer sur le terrain. Et pendant la partie, ils se déchaînent. Luis est l’un d’entre eux : « On est pas des experts des règles, on apprend au fur et à mesure avec les prisonniers. Le plus important, c’est que ce sport permet aux joueurs, en tout cas à ceux qui auront la chance de sortir de prison, de reprendre confiance en eux. C’est une réelle chance de réhabilitation, une deuxième vie qui leur est offerte ».

Avec près de 29000 homicidesl’année dernière pour une population de 30 millions, le Venezuela compte parmi les pays les plus violents au monde. Cette violence s’est développée à mesure que la situation économique s’est dégradée. Avec un taux d’inflation de plus 800% pour 2016, des pénuries chroniques de nourriture et de médicaments, une corruption ordinaire, une surpopulation carcérale, le Vénézuela est proche de devenir un état failli. Préparer les prisonniers à un éventuel retour à la vie civile grâce aux valeurs du sport, c’est l’un des objectifs affichés du Proyecto Alcatraz, le projet créé en 2003 par les les frère Alberto et Henrique Vollmer. A bientôt cinquante ans les deux frères d’ascendance française par leur mère, sont tombés amoureux du rugby lors de leurs enfance en France. Pour ces deux deuxièmes ligne de formation et patrons de la rhumerie familiale Santa Teresa, adossée à la petite ville d’El Consejo connue pour la culture de la canne à sucre, l’idée de rehabilitation par le rugby s’est naturellement imposée à eux.

“Proyecto Alcatraz”

C’est à la suite d’un hold-up raté de l’usine qu’est né le projet. Après quelques jours de recherche, le responsable de la sécurité de la fabrique de rhum réussit à mettre la main sur les trois voleurs qui s’étaient introduits dans la rhumerie.

Pour éviter que ce genre d’attaques ne se reproduise, Alberto propose un marché au gangsters : La première option est qu il les livre à la police, et cette dernière avait fait savoir que la justice serait expéditive à l’égard de ces hommes aux fichiers criminels déjà impressionnant : homicides, séquestrations vols à mains armés etc. La deuxième possibilité est qu’ils acceptent de venir apprendre un métier au sein de la compagnie. La décision fut vite prise. Quelques jours après, à la surprise générale, ces désormais ex-délinquants demandent à intégrer d’autres membres du gang auquel ils appartiennent, et reviennent dès le lendemain avec les 23 autres gangsters de la bande de La Placita (-la petite place- rapport au quartier d’El Consejo qu’ils avaient investi).

C’est à ce moment que le rugby s’est imposé comme une évidence pour canaliser et réhabiliter toutes ces nouvelles recrues. Et comme tous les projets ou nouveaux produits qui sortent de la rhumerie, il a fallu trouver un nom auquel se référer : « Proyecto Alcatraz », en référence à la célèbre prisons américaine venait de naître. Alberto, avait déjà l’expérience d’avoir monté une équipe durant ses années universitaires à Caracas. Il a simplement reproduit la recette à la Hacienda. L’effet boule de neige s’est poursuivi au point qu’il fallu, dans un souci d’équilibre, et de succès du projet, intégrer le gang rival - le Gang du Cementario ( le gang du cimetière, nommé ainsi pour leur zone d’influence où se trouve le cimetière d’El Consejo.) - « sans la participation de tous les protagonistes la violence se serait poursuivie » explique Alberto. « Bien entendu cela s’est fait par étapes. Au début il a fallu du temps avant que les deux gangs puissent se côtoyer. La rancoeur était trop vive pour qu’il puisse y avoir le moindre contact : untel avait tué le cousin d’un des membres du gang adverse, encore un autre avait tiré plus de 15 balles sur un rival et réciproquement ».

Johnny Falcon un ex-membre du gang du Cementario raconte le dénouement  : « à travers le rugby,  petit à petit nous avons réussi à créer à partir de rien une amitié, une union, une famille. Alberto nous a mis dans la même pièce ( en ayant pris soin de nous désarmer avant !(rire)) et nous avons réalisé qu’il était plus courageux de régler nos différends pacifiquement que d’entretenir cette violence dont on ne connaissait même plus vraiment l’origine ».

Sur le chemin de la rédemption

Une fois sortis de prison, ceux qui ont gouté au rugby ne peuvent plus s’en passer. L’année dernière Jorwain et Freites se sont affrontés sur le terrain alors qu’ils étaient tous deux incarcérés dans les prisonsdites « ouvertes » de PGB (Penitenciaria General de Venezuela) et Tocoron respectivement situées dans les dEtats de Guarico et d’Aragua. Cette année ils se retrouvent coéquipiers dans la toute jeune équipe de Caronte qui participe pour la première fois au tournoi.

« Cette année c’est ma troisième participation au tournoi Rugby 7 mais ma première en tant que joueur libre. » raconte Jorwain, 27 ans, libre depuis 5 mois, est actuel ailier gauche du Caronte Rugby Club.
« J’ai découvert le rugby en prison; au début je les aidais à préparer les entraînements puis ils m’ont invité à m'entraîner avec eux et ils m’ont intégré à leur famille. Quand je suis entré en prison, toute ma famille m’a tourné le dos. Sauf ma mère. J’ai appris et grandi avec le rugby, j’ai appris l’union, le travail en équipe, le sens du sacrifice. Le rugby a été pour moi ma rédemption.”

« Ils sont arrivés à la prison avec cette balle bizarre que je n’avais jamais vu auparavant. Ici on joue plutôt au Baseball ou au foot. Je leur ai dit « c’est quoi ce truc moi aussi je veux essayer! » Et à partir de là je me suis pris de passion pour ce sport! » se souvient Weider freites - dit Café , incarcéré pendant 7 années pour trafic de drogue, libre depuis 6 mois et actuel ailier droit de Caronte.

L’humilité, la camaraderie, le travail d’équipe sont autant de qualités essentielles pour retourner à la vie civile. Or les prisons au Venezuela, pour certaines ont un régime dit « ouvert », c’est à dire qu’elles sont auto-gérées par les prisonniers eux-mêmes. La garde est positionnée à l’extérieur de la prison pour s’assurer que les prisonniers ne sortent pas, mais à l’intérieur c’est un monde parallèle. Un concentré du crime.

Werder poursuit: « Comme tout le monde j’ai commis des erreurs… Les prisons ici au Venezuela, sont un peu spéciales, c’est à dire que certains prisonniers s’améliorent… Et d’autres empirent. Moi c’est ce sport qui m’a changé. J’ai appris a faire confiance aux autres, je sais que quand je chute avec le ballon je vais avoir mes coéquipiers qui seront présents pour déblayer ! Et c’est pareil en dehors du terrain : on chute, on se relève et on avance! »

Une ligue carcérale de rugby

De la détermination il faut en avoir pour s'entraîner dans la cour en ciment de Rodeo II, la prison de Guatire, une ville du centre de Venezuela. Jusqu’en 2011, Rodeo 2 était une prison « ouverte ». Mais des scandales à répétition ont poussé l’état à en reprendre le contrôle. Il y a quelques année l’intervention de l’armée qui a duré plusieurs jours s’est finie en bain de sang.
 «  Quand on arrive pour jouer sur le terrain de la Hacienda (de Santa Teresa) c’est comme si on plongeait dans une piscine à coté de ce ciment ! » raconte Miguel, le dernier venu dans l’équipe. Yovani, capitaine de l’équipe, renchérit en montrant les marques que lui a infligé le bitume à ses genoux, ses hanches et ses coudes : «  si t’as pas de traces sur le corps c’est que tu ne joues pas au rugby, c’est un sport de contact, que ce soit avec les adversaires ou avec le sol. »

Larry, le capitaine de l’équipe senior du RC Alcatraz (l’équipe officielle du Proyecto Alcatraz) est venu pour superviser l'entraînement. Les passes et les combinaisons sont répétées avec une discipline quasi militaire sous un soleil qui rend le sol presque blanc. Régulièrement les joueurs s’approchent des barreaux pour demander à leurs co-détenus de les ravitailler en eau. L'entraînement est pour eux une occasion de se divertir derrière leurs barreaux. Chacun y va de son commentaire, critiquant les erreurs ou cherchant à comprendre les règles de ce sport.
Les succès sociaux et sportifs du Proyecto Alcatraz ainsi que la volonté d’ouvrir le tournoi à d’autres équipes de rugby en Prison, motive Alberto Vollmer à essayer de créer une ligue carcérale de rugby.


Dans le pré de la hacienda Santa Teresa, après la victoire de Fenix sur Rodéo 2, sur le chemin des vestiaires, les joueurs reçoivent honneurs et applaudissements le sourire aux lèvres, et échangent poignées de mains, tapes sur l’épaule et selfies avec leurs proches mais aussi avec les gardiens et les militaires. Avec l’espoir de bientôt pouvoir retourner sur ce terrain comme joueurs libres.